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26 janvier 2022

Design: «On est tous capables de fabriquer des choses et de les réparer»

 

Designer lui-même, David Enon propose dans un manifeste de s’interroger sur la nécessité de produire des objets. Il invite chacun à réinvestir son environnement matériel, prend la défense des matériaux dits pauvres et en appelle au bon sens.

par Florian Bardou

publié le 25 janvier 2022 à 23h11

David Enon a une conception assez do-it-yourself du design. Du genre à réaliser des objets à partir de matériaux «pauvres»,modestes ou de récupération. L’un des projets passés du designer consistait ainsi à se fabriquer un siège trépied, d’un seul tenant, à partir d’un tronc trouvé dans une forêt de frênes malades. Autre exploration faite à la Réunion : fabriquerdu mobilier très simple grâce à l’accrétion minérale dans l’océan. A l’intérieur de structures métalliques immergées, un faible courant électrique permet de favoriser un dépôt minéral que viennent coloniser les organismes vivants. Ce procédé, écolo, participe alors à restaurer les récifs coralliens en danger puisque ces animaux se greffent facilement sur ce «ciment marin».

Car ce que cherche le designer David Enon, c’est «la pertinence plutôt que l’effet». Une «éthique» dont l’enseignant à l’Ecole supérieure d’art et de design Talm-Angers défend les contours dans la Vie matérielle : mode d’emploi, qui vient de paraître (1). «Ce n’est pas vraiment un essai, pas vraiment un guide pratique», précise son éditrice Amélie Petit. Un manifeste ? A partir de «cas pratiques» (construire une assise en carton récupéré par exemple), David Enon aspire en tout cas à ce que ses lecteurs, qui sont aussi des consommateurs souvent ignorants des procédés de fabrication des objets, reprennent en main leur vie matérielle. Du moins qu’ils y ­réfléchissent en les bricolant. Explications.

Pourquoi publier un mode d’emploi sur«la vie matérielle» ?

Mon travail consiste à dessiner des formes qui vont venir constituer notre environnement matériel. Je suis frappé par le fait que bon nombre de gens se sentent désarmés dès qu’il s’agit de construire, monter, accrocher ou réparer quelque chose. Nous avons perdu l’habitude de participer à la mise en forme de notre espace domestique. Il est souvent plus simple de faire comme si la vie matérielle n’existait pas, de l’ignorer purement et simplement. Si l’école nous enseigne énormément des savoirs fondamentaux (la parole et l’écrit, l’histoire et la géographie, les mathématiques, la physique et la chimie, etc.), peu de choses apprises sont en prise directe avec notre quotidien. Je plaide pour que la culture matérielle soit reconnue comme une vraie partie, noble, de la culture générale pour répondre à des questions simples : qu’est-ce qui détermine les formes des objets, des bâtiments, des villes ? Le titre de mon livre est bien sûr aussi un clin d’œil amusé à la Vie matérielle de Duras, qui est un contrepoint absolu à la vie matérielle, ainsi qu’à la Vie mode d’emploi de Perec, qui n’a pas grand-chose à voir avec un quelconque mode d’emploi.

Nous aurions perdu notre rapport aux objets et à leur fabrication ?

La mécanisation et l’automatisation ont apporté énormément de progrès et de confort à tous. L’industrie s’est prise à son propre jeu. On s’est mis à produire pour produire en oubliant, parfois, la raison même de la production. Cela nous a apporté le tout-jetable ou l’obsolescence programmée que les designers n’ont pas complètement réussi à contrecarrer. Aujourd’hui encore, il reste compliqué de réparer la plupart des objets, et c’est rarement avantageux économiquement parlant. Par ailleurs, un objet «mal fait», bricolé et réparé reste encore socialement perçu comme négatif.

Par les designers eux-mêmes ?

A mes yeux, le rôle du designer est aussi de travailler à éviter l’ajout d’un objet supplémentaire au monde, d’avancer les arguments pour ne pas produire ou pour produire autrement, c’est-à-dire un objet juste, selon des critères d’efficacité qui dépassent les logiques de profits à court terme et qui participent davantage du bien commun. Mais convaincre de ne pas produire un objet, tout aussi dispensable qu’il soit, va souvent à l’encontre des objectifs de l’entreprise : ça peut être un vrai dilemme.

Est-ce parce que les matériaux sont de plus en plus complexes ?

Ils ne sont pas forcément plus complexes. En fait, ce ne sont que de nouveaux agencements de la matière. Si on colle un bout de mousse sur un bout de tôle, d’un seul coup, elle ne va plus sonner. Certains concepteurs d’objets sont en train de revenir à cette forme d’empirisme et de simplicité dans l’articulation entre matériaux, qui consiste à les prendre pour ce qu’ils sont sans chercher l’illumination dans une prétendue innovation. Dans le design, comme dans la conception d’objets, on a tendance à traquer ce qu’on pense être des «matériaux écologiques», alors que les matériaux écologiques, ça n’existe pas : c’est leur usage qui est écologique ou non… Plus que les matériaux, je dirais que c’est notre milieu que nous avons terriblement complexifié. La Terre est une mine dont nous extrayons toujours plus de substances, substances que nous modifions sans cesse. Nos productions artificielles et nos déchets reconfigurent sans cesse les panels de ressources finies disponibles.

Les matières innovantes ne sont pas si nombreuses…

En effet, en un sens, depuis la classification périodique des éléments établie par Mendeleïev [le tableau qui répertorie tous les éléments chimiques selon leur numéro atomique et leurs propriétés, ndlr] en 1869, on n’a découvert que peu de choses. On a diversifié et précisé des manières d’agencer la matière. Si les recettes semblent se complexifier, finalement les ingrédients restent les mêmes. L’appellation «nouveau matériau» tient plus du marketing que de la révolution…

L’avenir est-il dans la combinaison des matériaux ou leur simplification ?

Ni l’un ni l’autre. Il ne faut pas être trop manichéen. Cela dépend de la situation. On peut aussi bien empiler trois pierres pour faire un siège – ou même deux carcasses d’ordinateur, en attendant de les recycler, ou séparer les différents éléments qui les composent pour en faire autre chose. Bien entendu, il ne s’agit pas de revenir à l’âge de pierre qui était très HQE (label haute qualité environnementale). Une piste est de revenir à une seule matière essentielle, à être mono matériau en quelque sorte, une même matière que l’on va travailler et agencer sous ses différentes formes pour répondre à un problème posé. Il faudrait aussi pouvoir associer et dissocier des matériaux : faire et défaire. Peut-être mettre en place un «indice de réversibilité» [qui serait plus ambitieux qu’un «indice de réparabilité» pour contrer l’obsolescence programmée] ? On peut fabriquer des matériaux ou des objets que l’on pense juste et se rendre compte vingt ans plus tard que ça ne marche pas, que ce n’était pas une bonne idée. Dans les années 80, en macrobiotique [l’ancêtre du bio], on conseillait de cuire ses aliments sur une plaque d’amiante vendue à cet effet…

Pourquoi les matériaux dits «pauvres» sont-ils parfois les plus efficaces ?

Les matériaux pauvres sont intéressants parce qu’ils ne sont pas chers et qu’il faut aller débusquer leurs qualités au-delà de ce pourquoi on les utilise a priori. Et effectivement, on ne parle jamais de matériaux «riches» : on parle de l’ébène, du palladium, de l’or, etc. ; mais finalement comme le dit le designer italien Bruno Munari, «à quoi sert de dessiner des robinets en or si l’eau qui en coule n’est pas potable ?». Ce qui est intéressant dans les matériaux dits «pauvres», c’est le geste qu’on leur applique, sa justesse, et le dialogue qui va naître entre le designer et la matière pour l’utilisateur. On peut penser au contreplaqué, utilisé pour barricader des chantiers ou pour construire des caisses de transport. Peu onéreux, il a été utilisé par de nombreux designers et architectes. On s’est habitué à cette esthétique d’abord perçue comme pauvre. Elle est même devenue terriblement à la mode. Avec les matériaux «pauvres», on ne peut pas se cacher comme on le fait derrière la qualité intrinsèque du marbre ou la brillance de l’or.

Pourquoi le recyclage des matériaux est-il «une forme de gaspillage» ?

C’est un peu de la provocation, mais pour moi, le recyclage c’est ce qu’il y a de pire après le jetable. Prenons les bouteilles de vin en verre. Il n’existe que deux formes de bouteille. Plutôt que de les réemployer, comme on le faisait avec la consigne, on les jette dans un conteneur, elles vont être broyées, puis à nouveau chauffées à 1 400 °C pour refaire exactement la même bouteille : c’est une perte d’énergie absolue. Pour certains objets que l’on a mis en forme, le recyclage est cependant le seul moyen à notre disposition pour revenir en arrière et récupérer la matière dont il existe une quantité finie sur Terre. Lorsqu’on détruit un bâtiment, il est plus compliqué de récupérer l’acier pris dans le béton que de démonter une charpente métallique. Dans le design, on parle d’économie de gestes et de matière quand il s’agit de concevoir un objet. On devrait également penser à sa prochaine vie en veillant à la possibilité de réemployer ses composants sans avoir à les transformer à nouveau.

Comment reprendre la main sur notre environnement matériel ?

En commençant par réaliser qu’on a tous le droit de le faire, que ce n’est finalement pas compliqué. Avec un peu de bon sens, on est tous capables de fabriquer des choses et de les réparer sans être accompagné par des spécialistes ou des techniciens. Même si les ponts avec la vie matérielle ont été coupés par l’industrialisation, que la société de consommation nous enjoint de jeter, on est tous dotés des compétences nécessaires, à commencer par un esprit de déduction. On n’est pas obligé d’être menuisier ou tapissier pour refaire un fauteuil : s’il est cassé, on peut visser sommairement un morceau de bois, décider de coudre autour une bâche plastique ou de le recouvrir d’une peau de mouton plutôt que de s’en séparer. Et si on a besoin de s’asseoir, il suffit de regarder autour de soi : le muret d’à côté fera sans doute l’affaire. Cela peut être suffisant, satisfaisant et très gratifiant. Il y a un véritable plaisir à faire soi-même.

En gros, le design gagnerait à être plus low-tech ?

Dans certaines situations, c’est tout à fait suffisant. Mais ce n’est pas toujours le cas. C’est l’articulation juste, me semble-t-il, qu’il s’agit de trouver entre low tech et high-tech – ce que certains nomment la wild tech. Il faut casser ce manichéisme entre low et high. On a souvent tendance à penser à tort que design est synonyme d’innovation, alors qu’une contre-innovation peut apporter davantage de progrès. On peut résoudre des problèmes simplement avec bon sens. Une jeune génération de designers travaille en ce sens, comme Pablo Bras avec ses microdispositifs de récupération d’énergie à greffer sur les pavillons, ou le duo Canel et Averna, qui propose notamment des enseignes cinétiques plutôt que lumineuses. Malheureusement, l’industrie n’est pas encore très ouverte à ces manières de faire : produire autrement et mieux est rarement compatible avec une exigence d’augmentation des gains.

(1) Editions Premier Parallèle.
Une base de données de matériaux

On peut y toucher, au hasard des étagères, du géotextile de drainage aussi bien qu’une «fibre de beauté» cotonneuse, en polyester lié à de l’Umorfil (matière fabriquée à partir de déchets de poisson). Au showroom MatériO’ (IXe arrondissement de Paris), la matière s’expose dans ses états les plus inventifs, déclinaison physique de la base de données qu’a constituée son fondateur Quentin Hirsinger. «On est là pour ne montrer que de l’exceptionnel, du singulier et de l’innovant», souligne ce chasseur de matériaux. Depuis une vingtaine d’années, cet ancien responsable d’un «embryon de matériauthèque» dans une agence d’architecture, court les salons techniques – sur les polymères par exemple – à la recherche d’innovations dans le domaine. L’ensemble, près de 10 000 matières référencées à ce jour, est à la disposition de son millier d’adhérents : designers, architectes et créateurs de tous poils (mode, horlogerie, cosmétiques, packaging, etc.). «Ainsi, ces gens peuvent imaginer des applications complètement originales», poursuit Quentin Hirsinger. Il peine pourtant à convaincre les industriels, malgré «une opportunité gratuite d’avoir des débouchés». Manque de curiosité ?

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