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La Vache En Liberté
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26 octobre 2021

Moi, le cochon-greffon

par Luc Le Vaillant
publié le 26 octobre 2021 à 5h26

Je suis le cochon-greffon qui vient à la rescousse de l’humaine nature, quand celle-ci dépérit. Je sauve les plus faibles d’entre vous quand vos frères bipèdes renâclent au don d’organe ou vivent trop vieux pour être de la moindre utilité. Je suis le porc-salut qui n’en fait pas un fromage de cet échange de bons procédés, de ce transfert de compétences, de cette alliance des vivants.

Voici quelques jours, j’ai fourni un rein à un patient new-yorkais. Ma machinerie a fait son office, avant que le receveur, déjà en état de mort cérébrale, ne décède. Les perspectives d’avenir sont vertigineuses et il est assez clair que nous n’avons pas fini de profiter les uns des autres. Il y a compatibilité certaine entre nous, et je vous ai déjà fourni des valves aortiques. Cousins germains, nous avons les mêmes petits cœurs tendres, les mêmes foies dodus sans oublier nos rognons mignons et autres rogatons.

Notre interdépendance se boutonne désormais élégamment et revêt la blouse blanche du progrès scientifique quand elle fut longtemps fangeuse comme une souille, égrillarde comme une fin de banquet et sanglante comme une tue-cochon. J’étais le nettoie-tout de vos déchets et je prenais vos épluchures pour de la confiture. J’étais un vidangeur sur pattes, un compost animal, un recycleur à jarrets replets. Je me roulais dans la boue et vous vous pinciez le nez. Je n’étais pour vous que de la chair à saucisse et vous me tailliez le bout de gras, sans souci de mon fors intérieur et de ma sensibilité de fort des Halles. Bientôt, je vais grandir en chambre stérile pour éviter aux végans, que vous êtes en train de devenir, de finir légumes.

Vous et moi, nous sommes cannibales, du moins omnivores. Nous avions en partage une même ardeur de basse-cour, une même dégueulasserie d’arrière-boutique, qui sentait l’ail et le purin, l’oignon et l’étron. Et voilà que je me fais angelot, que je deviens votre bébé-médicament. J’accepte d’être cloné et génétiquement modifié pour vous complaire quand je ne pensais qu’à me goinfrer de vos horreurs. J’étais souillon de bas étage, Thénardière de vos viscères, receleuse de vos colombins. On me reconfigure blanche colombe et infirmière dévouée, donnant d’elle-même jusqu’au sacrifice de ce qu’elle a de plus cher, sa chair.

Fragiles contemporains, dont j’entreprends de sauvegarder l’espèce, je compte sur vous pour redorer mon blason et me rendre justice. Vu mon dévouement à votre cause, il serait bon que les religions qui continuent à me mettre à l’index rendent enfin hommage à mes mérites nourriciers et hospitaliers. Il est temps que les stricts observants musulmans, juifs, adventistes ou autres qui me passent au hachoir de leurs préceptes au lieu de me bichonner dans les saloirs, réhabilitent mes services. S’ils continuent à régenter les estomacs de leurs fidèles, juste pour affermir leur emprise et générer les frustrations qui déclenchent les génuflexions, j’envisage de devenir le chaînon manquant, au lieu du greffon charmant. Je m’interroge également sur la manière de répondre à la philosophie légumière qui prospère et pourrait me débarquer des linéaires. A interdit alimentaire, rétorsion sanitaire…

J’en ai autant après les initiatrices du mouvement «Balance ton porc !». Je ne vois pas pourquoi ce serait moi qui prendrais pour tous les malappris et autres bestiaux de la jungle des villes et des campagnes. Le bouc mal odorant pourrait faire office d’émissaire, c’est sa fonction coutumière, non ? Ou alors le cerf en rut pourrait écoper d’un blâme pour cause de brame ? Et que dire du gorille sans égards pour les commères du canton ? Il se trouve que cela me retombe toujours sur la couenne. Longtemps, je m’en suis contrefoutu, tout occupé à me laisser mener à la braguette par ma queue en tire-bouchon. Mais désormais que j’ai charge d’âmes, j’aimerais qu’on applaudisse ma bienveillance empathique et mon care charcutier. Je suis d’ailleurs candidat à la «légion donneur» que je placerais en rosette sur mon plastron.

Je me réjouis enfin de ne plus être le grand méchant loup de la fable hygiéniste. J’étais rat d’égout et bonne à tout faire. J’étais le cochon dans lequel tout est bon, j’en deviens encore meilleur. Je suis le symbole d’une hybridation réussie quand la chauve-souris de Wuhan en est le répulsif putride. Au panthéon des êtres composites, je copine désormais avec le centaure altier et la licorne ailée. Et tandis que le culte de l’ensauvagement et du séparatisme incite les parlementaires à remettre en liberté dauphins et lions, orques et tigres, j’accomplis le chemin inverse. Tandis qu’on ferme cages et bassins et qu’on renvoie vers le lointain les fauves de proximité, je m’immisce plus encore au cœur de ce voisin hautain qu’a toujours été l’homme. J’ose même ajouter que je me régale à sonder les reins de cette humanité avec laquelle je suis de plus en plus copain comme cochon.

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