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La Vache En Liberté
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5 octobre 2021

Emilie Aubry, au-dessus des cartes

La journaliste-télé et animatrice d’émissions sur Arte se passionne pour la géographie et les relations internationales.

par Thibaut Sardier

«Arrêtez de sourire !» Lorsqu’elle a entendu ces mots dans l’oreillette – ceux de Jean-Pierre Elkabbach – elle a craint d’avoir «l’air d’une cruche» en direct. C’était en 2006, lors du premier débat de primaires jamais diffusé à la télévision française, celui du PS. Propulsée à la présentation peu après être devenue mère, Emilie Aubry était un peu déboussolée et en garde peu de souvenirs. La suite est plus claire : un succès inattendu installe dans le PAF ce visage toujours souriant mais plus décontracté. Le genre de tête discrète dont on se souvient sans toujours savoir où on l’a vue. Entrée chez Arte en 2008 après sept ans de journalisme politique sur la Chaîne parlementaire (LCP), elle présente désormais les soirées reportage Thema du mardi, et le Dessous des cartes, emblématique rendez-vous qui anime les mappemondes pour décrypter les relations internationales. Contrairement à de nombreux animateurs, elle n’a ni boîte de prod ni contrat renouvelé chaque saison, mais un CDI de rédactrice en chef de l’émission qui lui vaut d’être directement salariée d’Arte. Belle-fille du producteur Pierre-André Boutang, qui anima sur la même chaîne l’émission culturelle Metropolis, elle ne lui doit pas sa place. «Il m’avait même dissuadée d’y venir !» dit-elle. Elle lui doit en revanche son goût pour la télévision. «Nous l’avons beaucoup regardée ensemble. Le meilleur et le pire : Palace et les Nuls comme MetropolisAujourd’hui, elle oscille entre Columbo sur TMC et les JT de 20 heures qu’elle continue de regarder, attentive à l’inhabituelle multiplication des sujets internationaux du fait de la situation en Afghanistan.

L’animatrice «incarne» donc (comme on dit à la télé) la géopolitique. La fonction suscite généralement peu de vocations chez les journalistes télé, qui préfèrent l’info pure et dure. Mais elle assume. En juin, elle a même choisi d’arrêter la présentation de l’Esprit public sur France Culture, rendez-vous emblématique (et un peu ronronnant) du dimanche matin 11 heures consacré au débat d’actualité. Tant pis pour l’année électorale. Elle souhaite avoir du temps pour souffler avec sa fille collégienne et ses deux beaux-fils vingtenaires. Mais elle veut aussi se consacrer à fond au Dessous des cartes, ce qui lui vaut de courir de festival de géopolitique en Fête de l’Huma pour promouvoir l’atlas papier très réussi tiré de l’émission, cosigné avec le géographe Frank Tétart.

«Depuis juin, on me demande si c’était vraiment mon choix d’arrêter.» Interrogée même à la piscine, elle répète qu’elle n’a pas été évincée par son successeur Patrick Cohen, rescapé d’une Europe 1 en pleine «bollorisation». «C’est fou comme dans ce milieu, les gens ne comprennent pas qu’on puisse ne pas vouloir toujours plus», commente-t-elle. La directrice de France Culture, Sandrine Treiner, voulait qu’elle continue. Elle se veut aujourd’hui magnanime : «Il n’y a que les hommes pour considérer qu’on est définitivement propriétaire de ce que l’on fait. […] Mieux vaut s’arrêter lorsqu’on a encore une envie plutôt que quand on n’en peut plus.» Aubry a souvent fonctionné comme ça : «A LCP, je regardais les journalistes seniors, qui en étaient à leur énième remaniement. Je les enviais un peu, mais j’ai eu très vite l’impression de redoubler.» En 2006, après le succès des primaires PS, les propositions pleuvent pour faire de l’actu en plateau, de LCI à M6. Voulant s’enraciner dans le métier sans devenir femme-tronc, elle n’y va pas.

Ses rentrées n’ont pas toujours été tranquilles. En 2017, elle reprend en même temps le Dessous des cartes et l’Esprit public. «Elle a dû remplacer à la fois un mort et une statue vivante», commente Sandrine Treiner. Le premier, c’est Jean-Christophe Victor, disparu fin 2016, ethnologue, enseignant-chercheur et spécialiste de géopolitique, à la tête de l’émission depuis 1990. N’ayant pas le même cursus, elle assume : «J’ai mis 200 000 pancartes en disant : “Je ne suis ni universitaire, ni chercheuse.”» Elle mise sur un rôle de «passeuse» qu’elle destine à une jeunesse en perte de repères géopolitiques. «Je me retrouve à expliquer à mes enfants la différence entre un Etat de droit et un Etat autoritaire, à leur dire en quoi la Chine est une dictature !» s’anime-t-elle. S’offusquant quand on lui demande pour qui elle vote – une journaliste n’aurait pas à le dire – elle fait une exception à la neutralité pour se dire engagée pour les valeurs démocratiques et pour l’Europe.

La statue vivante, c’était Philippe Meyer. Le fondateur de l’Esprit public a été pourtant déboulonné par Radio France. Il est parti fâché fonder un Nouvel Esprit public sur Internet. Le soutien d’auditeurs fidèles a valu à Aubry un petit déluge de commentaires sur les réseaux sociaux. «Une fois passées les remarques misogynes d’usage, tout s’est bien passé», résume Sandrine Treiner. Même avis du côté d’Aubry, dans son élément avec cette émission policée, qualifiée de «terrain d-émilie-tarisé» par le chroniqueur Thierry Pech. Elle clame sa «détestation de la culture du clash» et son attachement à «produire du consensus». Sa façon à elle de pratiquer le soft power.

Elevée dans les livres, Emilie Aubry est la fille de l’éditrice de littérature Martine Boutang. Elle a pour sœur et demi-sœur deux normaliennes et universitaires. «J’ai fait des études de lettres par tradition familiale, dit-elle. Mais après la prépa, j’ai fait de mon mieux pour rater Normale sup !» Traçant sa propre voie à Sciences-Po, elle n’a pas les diplômes du géographe. Mais elle en a les brevets symboliques : une collection de mappemondes et de guides du routard, des leçons inculquées par son grand-père maternel sur «la Loire qui prend sa source au mont Gerbier de Jonc»… et une capacité d’observation qu’elle exerce dans la baie de Somme où elle a un pied-à-terre avec son compagnon amoureux des Hauts-de-France. «Les baies, c’est intéressant car ce sont des mondes en soi que l’on saisit d’un regard» :vraie phrase de géographe. Il faut ajouter un goût pour le voyage. «Je n’ai pas été d’emblée une grande voyageuse. Mon enfance ayant été un peu compliquée, j’ai d’abord eu envie d’ancrage», dit-elle après avoir évoqué son père François-Xavier, juriste touché par une psychose maniaco-dépressive auquel sa sœur Gwenaëlle a consacré un livre remarqué, Personne. Le déclic est venu il y a quelques années, à Oman. «Elle me racontait son plaisir de découvrir ce mélange entre Moyen-Orient et Asie. Cela lui a fait pousser les murs, y compris dans sa tête», se souvient Sophie Des Déserts, journaliste et amie proche. Cet hiver, elle ira en vacances en Ethiopie, voir «ce pays d’Afrique qui s’en sort, sa capitale sous dépendance chinoise, un territoire riche en mythologies, de Lucy à la reine de Saba». Logiquement, elle rêve désormais d’une émission de reportage. En bonne géographe, elle sait que le dessous des cartes, ce sont les réalités du terrain.

1975 Naissance à Paris

2006 Anime le débat des primaires PS sur LCP

2017 Reprend le Dessous des cartes sur Arte et l’Esprit public sur France Culture

2021 Publie l’atlas du Dessous des cartes



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