Certains sont doués pour les maths, d’autres pour la plomberie ou le dessin, c’est comme ça. Derrière cet apparent bon sens se cache la «théorie des intelligences multiples», développée dans les années 80 par Howard Gardner. Mais malgré son succès mondial, elle n’a pas de fondement scientifique.

publié le 12 avril 2021 à 20h07

«Ce que vous faites s’apparente à de l’acharnement thérapeutique», m’a expliqué un homme d’une soixantaine d’années assis au premier rang. Il a fait le chemin depuis le village voisin jusqu’à cette librairie avignonnaise pour assister à la présentation de mon premier livre, les Incasables, dans lequel j’évoque mon expérience d’enseignant auprès de jeunes élèves en grande difficulté scolaire. Ses grimaces et ses gesticulations persistantes contrastaient avec la bienveillance affichée du reste de mon auditoire, et après une dizaine de minutes, c’en était trop pour ce contrôleur de gestion fraîchement converti en sophrologue : «Ces jeunes-là dont vous parlez, ils ont vraiment besoin d’apprendre à conjuguer et à poser des divisions ? Peut-être qu’ils sont bons ailleurs, dans la plomberie, le hip-hop ou le dessin… Ne seraient-ils pas mieux dehors ?» Selon mon interlocuteur, l’école se trompe lourdement en tentant de faire acquérir les mêmes savoirs à tout le monde. Certains ne sont tout simplement pas faits pour l’étude des éléments constitutifs de la langue dans laquelle ils s’expriment. C’est comme ça, c’est la science qui le dit. «Chacun son intelligence», conclut-il.

Des bases scientifiques absentes

J’aurais pu parier dix années de prime informatique que le spectre d’Howard Gardner allait s’inviter parmi nous. C’est lui qui, en 1983, a développé la théorie selon laquelle chaque être humain est doté d’un ensemble d’intelligences indépendantes les unes des autres. Dans Frames of Mind (1), il en détaille sept : linguistique, musicale, corporelle, visuelle, logique, interpersonnelle et intrapersonnelle. Il y ajoute, en 1993, l’intelligence naturaliste qui consiste à reconnaître et à classer les espèces naturelles. L’être humain les posséderait toutes, mais il y aurait, en chacun de nous, une ou plusieurs intelligences prédominantes qu’il conviendrait de stimuler pour favoriser les apprentissages.

Tout au long de Frames of Mind, Howard Gardner prend de manière claire et affirmée ses distances avec la dimension scientifique, ne cherchant pas de validation ou de vérification pour ses hypothèses. Cela mène l’enseignant belge Didier Goudeseune à ranger la théorie des intelligences multiples plutôt du côté du développement personnel. De ce fait, explique-t-il, «elle souffre des maux habituels et propres à ces théories : manque de bases, absence régulière de validation scientifique, caractère pseudoscientifique, absence de prise en compte de l’expertise des enseignants et de leur professionnalisme, ou absence de régulation».

Un «s», et Howard devint une icône

La théorie des intelligences multiples n’a jamais été clairement réfutée et pour cause, le flou qui l’entoure la rend irréfutable. Paradoxalement, c’est là sa principale faiblesse car, comme l’explique l’épistémologue autrichien Karl Popper (2), «une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique». Et on peut difficilement reprocher à Howard Gardner d’avoir menti à ce sujet : dès la vingtième page de Frames of Mind, il concédait que «la notion d’intelligences multiples n’est pas une donnée scientifique prouvée».

Mais validée ou pas, la théorie a rencontré un succès monstrueux, inspirant des dizaines de livres, des articles de revues et autres conférences TED. Il existe même une «Howard-Gardner Escuela» à Quito, la capitale de l’Equateur, et à 77 ans, le professeur à l’université Harvard continue de donner des conférences partout dans le monde pour expliquer comment il a eu l’idée de mettre un «s» à intelligence.

Aux élèves en difficulté sur qui on collait une étiquette d’invariables cancres, la théorie des intelligences multiples a distribué des permis de rêver.

—  

Pour comprendre l’origine d’un tel succès, il faut s’intéresser au contexte. Le livre de Gardner a débarqué dans les librairies au moment où les éducateurs américains étaient critiqués pour n’avoir pas enseigné correctement la lecture, l’écriture et les mathématiques. Les scores aux évaluations nationales chutaient et les théoriciens de l’éducation traditionnelle demandaient des jours d’école plus longs, plus de devoirs et plus de tests. Face à Gardner se trouvait une flopée de psychanalystes boursouflés de certitudes ennuyeuses parmi lesquels Richard Herrnstein. On s’amuse bien avec lui, il estime que le quotient Intellectuel régit chaque aspect de l’existence des individus, et qu’il est en grande partie hérité en plus d’être immuable.

L’enseignant Bruno Hourst, le premier en France à avoir présenté la théorie des intelligences multiples et ses applications, s’en défend vingt ans plus tard dans son blog en arguant qu’on juge un arbre à ses fruits. Et il a raison. La théorie des intelligences multiples de Howard Gardner a percé la grisaille ambiante avec l’effet d’un pet au milieu d’une réunion de travail trop sérieuse sur Zoom. Aux élèves en difficulté sur qui on collait une étiquette d’invariables cancres, elle a distribué des permis de rêver. Et elle a redonné une dignité aux incasables, aux paresseux, aux vaincus qui s’emmerdent à l’école et même aux maîtres zen et aux gourous de tout acabit qui cassent des briques à mains nues ou marchent sur des braises, ne devant leurs prouesses, selon Gardner, qu’à une intelligence kinesthésique prédominante. Le réconfort face à l’humiliation, même au prix des libertés prises avec la démarche scientifique, est toujours bon à prendre.

La «start-up nation» en robe de hippie

Au fond, la théorie des intelligences multiples a rencontré le succès pour la même raison que l’Alchimiste de Paulo Coelho s’est écoulé à 150 millions d’exemplaires : les deux laissent croire à une «légende personnelle» innée qu’il s’agirait de découvrir, puis de chérir et cultiver. Howard Gardner raconte à qui veut bien le croire l’idée lénifiante selon laquelle l’échec n’est dû ni à un manque de travail ni au fait que l’école est un immense centre de tri régi par les lois de la naissance et du sang. C’est juste une question de connaissance de soi. La «start-up nation» en robe de hippie.

Effectivement, si l’on suit ces préceptes vagues et réconfortants, ce que je fais avec mes élèves relève bien de l’acharnement. Mais l’idée selon laquelle certains seraient «faits» pour comprendre la grammaire et d’autres non a beau être réconfortante, elle est néfaste. Elle enferme, et pour se détourner de l’obstination, elle incite au renoncement et à la lâcheté. Ses implications politiques sont évidentes : il devient parfaitement inutile de s’efforcer de réduire les inégalités scolaires. Du côté de l’éducateur, elle pousse, comme l’explique si bien Philippe Meirieu, à «rechercher ce que l’enfant serait “en amont de toute activité éducative” pour pouvoir, en quelque sorte, se mettre au service de sa réalisation. […] Or, cette naturalisation, en plus d’être arbitraire, est dangereuse : elle enferme le sujet dans un mode de fonctionnement quand il faudrait, au contraire, lui permettre de s’appuyer sur celui-ci pour en explorer et découvrir d’autres».

Alors ces jeunes-là dont je parle, est-ce qu’ils ont vraiment besoin d’apprendre à conjuguer et à poser des divisions ? Oui.

(1) Frames of Mind : The Theory of Multiple Intelligences, Basic Books, 1983.

(2) Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, Payot, 1994.