par Anaïs Moran

Noémie Zucman, réanimatrice à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes (Hauts-de-Seine), aurait bien du mal à les hiérarchiser. Dans cette crise sanitaire, les fake news médicales n’ont fait que pulluler. Par où commencer ? «Je pense que l’affaire de l’hydroxychloroquine est le point de départ de tout. Cela a aussitôt créé une scission dans la médicale, entre ceux qui voulaient tempérer et ceux qui ont plongé la tête dedans, retrace-t-elle. Toutes les autres désinformations ont reposé sur ce principe. Je ne sais pas laquelle est la plus nuisible. Mais ce dont je suis sûre, c’est que je me demande tous les jours comment on a pu en arriver là.»

Remèdes miraculeux, dangerosité des masques, bénignité de la maladie, relativité des saturations hospitalières, négation des flambées épidémiques… En un an, le Covid-19 a fait apparaître une multitude de discours et de théories infondées qui ont «totalement stupéfait» la médecin de 32 ans. «Les désaccords et les fausses informations ont toujours existé dans notre milieu. Malheureusement, 2020 nous a fait basculer dans une toute nouvelle dimension», dit-elle. Ou comment les dérives médicales, incarnées sur la scène médiatique par une minorité de confrères, ont ébranlé, l’espace d’une année, toute une profession. Entre malaise et exaspération.

De toutes les épreuves endurées depuis l’apparition du Sars-CoV-2, le professeur Romain Sonneville, médecin réanimateur à l’hôpital Bichat, à Paris, reconnaît que les «monologues d’inepties médicales» ont probablement été «les plus déstabilisants» et difficiles à vivre. «Dans cette crise, on a quand même vu beaucoup de confrères qui se sont révélés être de grandes épidémiologistes, de grands virologues, de grands médecins de catastrophe, alors qu’on ne les avait jamais vus dans ces rôles-là, grince-t-il. Jamais je n’aurais pu penser que des gens de science puissent avoir le culot de s’exprimer sur des sujets dont ils ne sont pas experts. Ces déclarations chocs, pour faire le buzz, sont des autoroutes de malhonnêteté qui ont tout brouillé.»

«Atterré, navré et honteux»

Des notions de spécialité, d’humilité, de prudence, de rationalité, totalement malmenées en direct sur les plateaux télé, sur les réseaux sociaux, dans des vidéos ou à travers des sites alternatifs de «ré-information» : l’an 1 du Covid a tout secoué. «Il y a eu une perte de sang-froid inédite de certains collègues, concède Patrick Bouet, président du Conseil national de l’Ordre des médecins. La France est confrontée à un péril individuel et collectif extraordinaire. Dans ce cadre, toute la communauté médicale devrait redoubler d’efforts pour garder la tête sur les épaules et ne dire que des choses fiables et stabilisées. Au lieu de ça, des gens sont sortis du champ scientifique pour dérouler leurs convictions personnelles… Des médecins se sont métamorphosés en débatteurs. Je le déplore.» Pierre-Louis Druais, médecin généraliste dans les Yvelines et membre du Conseil scientifique, 72 ans dont 43 d’expérience professionnelle, cingle : «Je suis atterré, navré et honteux de voir ma médecine dans cet état. Je trouve que c’est une injure à la science.»

Onze médecins font actuellement l’objet de plaintes du Conseil national de l’ordre (Cnom) pour manquements au code de déontologie – certains étant poursuivis pour «charlatanisme» (article 39), «déconsidération de la profession» (article 31) et prescription au détriment des «données acquises de la science» (article 8). Les plus connus s’appellent Didier Raoult, Christian Perronne, Patrick Bellier. Mis en cause mais pas encore jugés, ils devraient voir les chambres disciplinaires de leur région d’exercice statuer sur leur cas dans les prochains mois. L’avocat du médiatique microbiologiste marseillais a balayé une «procédure [qui] n’apporte absolument rien».

Les intéressés risquent un simple avertissement jusqu’à la radiation, en passant par l’interdiction d’exercer durant trois années. S’y ajoutent «une quinzaine de dossiers à l’étude au niveau de la section santé publique du Cnom, en plus du dossier Hold-up (film documentaire à succès aux multiples contre-vérités, ndlr) dans lequel intervenaient un certain nombre de médecins» et qui pourrait également aboutir à de potentielles sanctions,fait connaître le Conseil national à Libération. A l’échelle locale, les premières audiences ont déjà commencé, la chambre disciplinaire de grande instance du Grand Est ayant radié, le 15 janvier dernier, la généraliste anti-masque Eve Engerer, connue pour avoir délivré des certificats permettant de s’exonérer de cette protection.

«On leur a aussi tendu le micro»

Peu nombreuses mais très bruyantes, plusieurs figures contestées par la communauté ont su profiter d’une importante tribune médiatique durant cette première année de crise. Au grand regret du professeur rennais Pierre Tattevin, président de la Société de pathologie infectieuse de langue française. «La Spilf compte plus de 700 membres, pour la plupart très impliqués dans la crise. Les débats ont laissé peu d’espace à ces collègues de terrain. Certains médias ont choisi de mettre au premier plan les figures de proue des quelques rares professionnels totalement hors sol, et ça a fait beaucoup de dégâts», déplore-t-il.

«Ils ont eu de l’influence car on leur a aussi tendu le micro, soupire Elise Jammet, médecin urgentiste à l’hôpital Edouard-Herriot, à Lyon (Rhône). Certains racontent des âneries sous le feu des projecteurs et décrédibilisent toute une prise en charge. Pendant que sur le terrain, les autres triment.» Julie Oudet, consœur de la même spécialité au Samu de Toulouse, renchérit : «Ils incarnent une figure messianique qui ne sert qu’eux et pourtant, cela pollue toute la profession. Finalement, on est dans le même bateau. Alors, quand un médecin donne un grand coup de barre dans un sens complètement délirant, derrière il y en a 200 qui rament à contre-courant.»

Car la désinformation médicale n’a pas seulement remué le socle éthique de la communauté. Elle s’est aussi invitée dans les cabinets et les services hospitaliers. Jesabelle (1), généraliste installée dans le XIe arrondissement de Paris, confie par exemple que le sujet de l’hydroxychloroquine a pourri ses jours et ses nuits lors de la première vague. «Des patients me demandaient pourquoi je ne voulais pas en prescrire, c’était très tendu avec certains d’entre eux. Un jour, un homme m’a même traitée de criminelle. Vous imaginez, pour une soignante, d’entendre ça pour la première fois de sa vie ?»

Jusqu’au 27 mai 2020 et le coup d’arrêt officiel à la molécule, prononcé par décret gouvernemental, la médecin n’a fait que ruminer, et beaucoup culpabiliser. «J’essayais de garder en tête que la raison était de mon côté. C’était rude, parce qu’il y avait la pression de tous ces médecins qui clamaient qu’on ne voulait rien faire pour nos patients, qu’on préférait les laisser se dégrader et donc les laisser mourir. Cela a créé de la confusion et du doute, insupportables dans ma tête», développe-t-elle. Jesabelle, 50 ans, parle de cet épisode comme du «plus douloureux» de sa carrière.

«Les gens sont perdus, à juste titre»

A Toulouse (Haute-Garonne), Julie Oudet prend aujourd’hui encore en «pleine figure» les effets concrets de ces fake news. «Quand vous emmenez directement un grand-père en réanimation, et que la famille brisée vous dit : “Ah bon, carrément une intubation ? Mais le Dr X à la télé disait que le virus n’était plus dangereux.” Ça fait très mal, raconte l’urgentiste. La parole médiatique des médecins n’est pas anodine. Derrière, ce sont de vrais gens qui sont malades pour de vrai, hospitalisés pour de vrai et morts pour de vrai.» Elise Jammet, la Lyonnaise : «Oui, ça nous arrive de voir des familles complètement déboussolées par la gravité de la situation de l’un de leurs proches. Qui nous disent des choses comme : “On ne comprend pas, la cousine du médecin de quartier nous avait pourtant dit que le masque ne servait à rien.” Je suis écœurée devant l’irresponsabilité de ces collègues.» L’urgentiste précise que ces cas ne sont pas devenus la norme. Néanmoins, jamais auparavant elle n’avait assisté à une telle défiance, voire agressivité envers les blouses blanches. «Je n’en voudrai jamais à ces patients, assure-t-elle. Les gens sont perdus, à juste titre.»

Les médecins interrogés sont sur ce point unanimes : dans le circuit de diffusion d’informations mensongères, les responsabilités sont multiples, mais aucune n’est citoyenne. «Dans une société en souffrance, vulnérable, c’est tout à fait normal que les gens aient besoin d’avoir très vite des réponses, des vérités gravées dans le marbre, pour tenter de combler le vide de l’irrationalité. C’était justement à la communauté médicale de ne pas tomber dans ce piège et de tenir bon, ensemble», analyse le président du conseil de l’Ordre, Patrick Bouet. «Les médecins gourous ont surfé sur la peur des gens, en se précipitant pour asséner des discours qui redonnent espoir, qui relativisent. C’est bien la population qui a été trahie par certains professionnels», tacle Pierre-Louis Druais, le généraliste du Conseil scientifique.

Dans son cabinet au Port-Marly (Yvelines), ce médecin de famille a passé «des heures entières» à rétablir le lien de confiance avec des patients passés en «mode défensif». Un travail harassant, mais bienfaisant. Même constat du côté de la réanimation de Bichat : «Dans notre service, corriger les désinformations sur le triage et les médicaments nous prend un temps de dingue auprès des patients. Fort heureusement, les gens ne restent pas bloqués, décrit le médecin Romain Sonneville. En revanche, cet effort supplémentaire est extrêmement délétère pour des équipes déjà à bout…»

Des réponses suffisantes ?

L’émergence médiatique d’électrons en roue libre aurait-elle pu être évitée ? Avec un an de recul, le professeur Sonneville s’interroge, forcément. «On ne fait peut-être pas assez de bruit collectivement pour les contrer», avance-t-il. Sa consœur Noémie Zucman, membre de la commission jeune de Société de réanimation de langue française (SRLF), trouve «sain» de se poser la question. «A chaque débordement, on en parle entre nous, mais la prise de position est hyper difficile à ajuster, explique-t-elle. Dénoncer une fausse information, c’est quelque part donner de l’intérêt aux propos de cette personne. A la SRLF, notre position est plutôt de relayer des études et recommandations validées par les sociétés savantes, et non à l’inverse, de condamner certains propos. Je peux entendre que certains ne trouvent pas cela suffisant.»

Dans la boîte mail de la Spilf aussi, les mails abondent de messages du type «vous devriez réagir, vous devriez répondre, vous devriez communiquer», raconte Pierre Tattevin, son président. Pour répondre à la spirale d’intox du début de crise, le bureau s’est organisé à l’été pour monter une cellule communication dédiée. Mais «chaque nouvelle intox reste encore source de longues réflexions», complète l’infectiologue: «On ne peut pas réagir à chaque connerie qui circule. Cela décrédibiliserait nos interventions. On essaie de monter au créneau quand on voit un risque que la chose soit dite et répétée.»

Terreau populiste

Julie Oudet estime que les instances qui représentent son métier font au mieux. Selon elle, s’insurger contre chaque «théorie fumeuse» servirait dangereusement la cause des émetteurs. «Ces médecins jouent totalement la carte du subversif, du style : “Vous voyez bien, ils veulent me faire taire, c’est la preuve que j’ai raison.”» Ce qu’elle craint, au fond, c’est que sa science se transforme en terreau populiste. Elle n’est pas la seule. «Le gros danger se cristallise vraiment sur cette idéologisation, cette politisation autour des questions de santé. On se sent tous concernés par cette problématique», exprime Noémie Zucman.

La réanimatrice veut croire que la force collective du corps médical sortira gagnante de cette crise. Les parallèles inquiétants ne sont néanmoins jamais loin : «Vous avez vu la saison 3 de Baron noir ? Moi, je l’ai regardée il n’y a pas longtemps, et je peux vous dire que ça m’a fait froid dans le dos. Un prof de bio, devenu star des réseaux grâce aux fausses infos, qui joue les trouble-fête pour la présidentielle… Sur le coup je me suis dit : “Oh mon dieu, est-ce qu’on va finir dans ce scénario, nous aussi ?”»

(1) Le prénom a été modifié.