Lettre aux médecins et infirmiers qui traînent à se faire vacciner, en une impossible tentative d'expliquer leurs réticences.

par Luc Le Vaillant (publié dans Libération le 8 mars 2021 à 22h27)

Cher soignant,

Je n'en reviens pas. Il paraît que tu répugnes à te faire vacciner. Tu hésites, tu tergiverses, tu remets à plus tard. Tu es médecin, infirmier, aide-soignant. Tu croises ces malades intubés qui encombrent les salles de réa, ces résidents d'Ehpad à la fragilité vertigineuse, ces bien portants qui se retrouvent cisaillés du jour au lendemain. Tu montes au front depuis une année et tu es très au fait de la situation dégradée dont les plus bruyants de tes collègues se font l'écho avec force tambourinades excédées. Tu te prends chaque jour en pleine face les dommages irréversibles causés par cette pandémie. Mais il semblerait que tu fasses ta mijaurée.

Les bras m'en tombent. La grande majorité de tes concitoyens se damnerait pour une des doses que tu laisses dormir dans les frigos des armoires à pharmacie. Et toi qui es censé savoir que la vaccination est la seule solution pour retrouver une vie normale et faire retomber la surcharge sanitaire, tu fais la moue, tu tortilles, tu procrastines. Cette défausse m'afflige tant que j'ai essayé de trouver quelques bonnes raisons à cette abstention débilitante.
Sentiment d'invulnérabilité ?

La fréquentation de la maladie et de la mort te donne peut-être un sentiment d'invulnérabilité. A braver la fatalité, tu te sens épargné à jamais. Au quotidien, tu remontes des enfers en Orphée sanguinolent et exalté, certain de ne jamais te retourner sur l'amour sauvé, assuré de préserver l'existence de ta patientèle sous le charme. Il y a chez toi une assurance de pare-feu antivirus, un cœur de bronze qui jamais ne se brise, une immunité gagnée après aspersion au Kärcher par tous les microbes de la Terre. Tu serais mithridatisé à force de gober des pilules empoisonnées au petit déjeuner et ton talon d'Achille serait ressemelé automatiquement. L'ennui, c'est que si ta jeunesse et ta bonne nature te font passer entre les gouttes, tu sais pertinemment que tu peux colporter cette mauvaise came qui mettra sur le flanc les plus faibles. Tu me feras valoir qu'on n'est pas certain qu'un vacciné ne soit pas porteur sain. Je te rétorquerai qu'un infecté qui s'ignore a plus de risques de plomber la compagnie.
Réticence surinformée ?

Le plus délicat à imaginer serait que ta réticence à te faire poinçonner le biceps vienne d'une surinformation biaisée qui déboucherait sur un scepticisme aux aguets. Vu la difficulté à élucider les stratégies du Covid-19, qui est à la fois Machiavel et baron de Münchhausen, je me garderai bien de te traiter de suppôt du complotisme. Je conçois que tu regardes la variation AstraZeneca avec suspicion, tant ce candidat malheureux a vu sa campagne de promotion entachée d'incertitudes. Comme tout le monde, tu préfères t'éviter tout effet secondaire, réel ou fantasmé. Mais si le savoir n'est pas encore stabilisé, les grandes lignes sont tracées. Cela devient assez ahurissant de nier l'évidence. Je vois mal comment tu peux trafiquer à ta guise la devise médicale et te raconter que d'abord il ne faut pas nuire... à soi-même. La médecine qui est un art tout d'exécution avant d'être une science, est souvent une urgence humaine et toujours un soin à prodiguer.
Refus d'exemplarité ?

Il est envisageable que cela te chagrine d'être porté aux nues. Je peux comprendre que ces applaudissements du printemps dernier, qui résonnaient dans les cours d'immeuble et roulaient leurs tourbillons d'admiration en fleuves d'empathie, aient fini par te fatiguer. Il est possible que tu estimes ne pas les mériter, pas plus que tu ne supportes l'exigence d'exemplarité qui va avec. Tu ne te vois ni en sauveur de la nation ni en héros de la patrie. Tu ne la joues pas rebouteux appelé au chevet du pouvoir ou de la littérature, comme Clemenceau, Allende, Che Guevara, Tchekhov ou Céline. Tu voudrais juste pouvoir faire ton boulot tranquillement et être considéré comme un type banal, avec son courage en peau de lapin et ses limites très humaines. Certains de tes collègues se régalent à élaborer des tutos détaillant les gestes barrières, afin de débarbouiller la supposée ignorance crasse des populations à l'hygiène maussade. D'autres hantent les plateaux télé et font la leçon au bas peuple, Cassandres avides que le drame perdure, et leur récente notoriété avec. Tu t'épargnes volontiers cette pédagogie pour les nuls et ce mépris de sachant.

Grand bien nous fasse, mais difficile de te tenir sur la réserve plus longtemps. Entre Zorro et zéro, il y a de la marge. Le moment est venu d'accepter ce que tu prescris aux autres. Pour éviter d'en passer par une obligation légale, il te faut remonter la manche et accepter la piqûre. Ou comme Véran, ton ministre, tomber la chemise cintrée, au risque de dévoiler ton téton sous le corsage dégrafé.