05 décembre 2020

Viande artificielle, pourJocelyne Porcher : «Il existe une autre voie, c’est l’élevage paysan»_

Ancienne éleveuse et sociologue à l’Inra, Jocelyne Porcher défend l’élevage à taille humaine et le retour à une relation plus consciente du consommateur avec l’animal qu’il mange. Elle s’oppose à la viande artificielle dans son dernier livre notamment, Cause animale, cause du capital (le Bord de l’eau, 2019).

«L’arrivée de la viande cultivée dans les nuggets est perçue par certains comme l’amorce d’un changement de paradigme alimentaire qui serait bénéfique à la planète, aux animaux et aux consommateurs. Pourtant, cette évolution n’a rien de révolutionnaire. Elle s’inscrit au contraire très logiquement dans la dynamique d’industrialisation de l’élevage entamée au XIXe siècle avec l’émergence du capitalisme industriel.

«Lorsqu’en 2011, Joshua Tetrick, alors président de l’entreprise Hampton Creek Foods (rebaptisée Eat Just à la suite de déboires judiciaires) affirmait : "Le monde de l’alimentation ne fonctionne plus. Il n’est pas durable, il est malsain et dangereux […], nous voulons créer un nouveau modèle qui rendrait le précédent obsolète", il témoignait clairement de ses intentions. L’objectif est bien de créer un nouveau modèle centré sur la production de la matière animale à partir d’animaux. Pour le bien commun, il serait, selon lui, maintenant préférable de produire la matière animale sans les animaux ou du moins à un autre niveau d’extraction. La cellule au lieu de l’animal entier. L’incubateur au lieu de la vache.

«Autrement dit, il s’agit de changer le processus de production et le niveau d’extraction mais pas le système de pensée sous-jacent qui reste le même, utilitariste et instrumental. L’animal est toujours réduit à son potentiel de production. Ce qu’exprime clairement Mark Post, pionnier des recherches sur la viande in vitro : "La viande in vitro de bovin est 100 % naturelle, elle grossit en dehors de la vache." Autrement dit cette dernière n’est qu’un contenant que l’on peut remplacer par un incubateur. Elle n’a aucune existence au-delà de son utilité productive.

«Cette production hors sol de matière animale supposée nourrir le monde recèle, et c’est là son intérêt principal, un gisement de profits quasi infinis. Car, si depuis une décennie, certains milliardaires et fonds d’investissement misent sur la viande cultivée, ce n’est pas par souci des animaux ou de la planète, qu’ils contribuent à détruire par ailleurs, mais parce que ces innovations sont potentiellement ultra-rentables et qu’elles vont générer une dépendance alimentaire durable des consommateurs.

«Si l’on suppose que la production de la matière animale en incubateur ne pose aujourd’hui plus de problèmes techniques majeurs, les stratégies des investisseurs sont de fait orientées sur la construction de la demande. Comment faire pour que les consommateurs, n’importe où dans le monde, consentent, voire réclament, de la viande cultivée ? Il faut d’une part susciter le rejet des anciens produits animaux et d’autre part attiser le désir de produits nouveaux. Sur le premier point, ce sont les associations de "défense" des animaux qui sont mobilisées en multipliant images et discours contre "l’élevage industriel" en plaçant finalement les consommateurs devant une alternative : ou "l’élevage industriel" ou la viande cultivée [lire Libération de jeudi, ndlr]. Sur le second point, l’ouverture de restaurants proposant de la viande cultivée est une offre de distinction et un marqueur moral pour des consommateurs sensibles aux valeurs de l’idéologie dominante qu’ils contribueront à propager.

«Il existe une autre voie, que les promoteurs de la viande cultivée refusent de considérer, c’est l’élevage paysan. Nous pouvons sortir des systèmes industriels sans rompre nos liens avec les animaux de ferme en installant, non pas des incubateurs à viande à l’entrée des villes, mais des milliers de paysans dans les campagnes. N’en déplaise aux actionnaires et aux "défenseurs" des animaux, les vaches ne sont pas encore sorties de l’histoire.»

Posté par : Luc Fricot à - Permalien [#]